dimanche, 23 septembre 2018 20:02

On est tranquilles Spécial

 

 

Ce 23 septembre 2018, pour la première fois, je n’ai plus voté.

Nous voilà fixés. A 15h20 ce 23 septembre 2018, les résultats principaux des votations sont connus – ne manque que le canton de Zurich. La souveraineté alimentaire va être balayée, tout comme l'initiative Fair Food. Mais les textes sont acceptés dans quatre cantons romands. Faudra voir comment on va s’en sortir avec les quatre cantons concernés. Quant au vélo, il est plébiscité partout.

Le coup de vent est passé. Nous pouvons continuer de dormir tranquilles. En Suisse, tout va bien. Parce qu’on fait comme on a toujours fait.

J’ai bien fait de ne pas aller voter.

Ailleurs, ils ont la guerre. En Syrie, par exemple. Mais on ne nous en parle pas trop. On ne veut pas ennuyer les gens avec ça. Parler de morts, de maisons en ruines, de gens apeurés fuyant leur ville, ça ne se fait pas à l’heure du repas. C’est pour ça que les journaux télévisés sont à vingt heures. Dix-neuf heures trente ici, parce qu’en Suisse, on se couche tôt, comme les poules. Car demain, on travaille. Il ne faut pas ennuyer les gens. Donc, évitons de trop parler de sujets qui fâchent, des douleurs du monde à l’heure du repas.

Ailleurs, ils ont même la guerre civile. Menacée ou déclarée, on ne sait pas toujours très bien. Les journalistes n’approfondissent pas, leurs explications ne sont pas très claires. Ils n’ont pas vraiment le temps, faut dire. Déjà, pour commencer, faudrait aller sur place. Vachement risqué, quand même. Faudrait faire une demande à la direction. Ça ne va pas passer, c’est sûr. Ça va plomber les comptes de la chaîne. Torpiller le budget du journal. Vous n’y pensez pas. Prenez donc des sujets plus proches des gens : tiens, regardez en France. Ils ont des affaires bien plus graves. D’abord l’affaire Benalla, ça fait depuis mai que ça dure. Ça c’est un sujet. Vous vous rendez compte ? un homme sorti de rien qui approche des plus hautes sphères du pouvoir, que c’est beau ! Ça sent bon la doxa néo-libérale. A moins que ce soit un scandale d’Etat, celui d’un président qui s’entoure d’hommes de main : ça sent plutôt le bon vieux FN, même si les dirigeants du parti qui a changé de nom font mine de se scandaliser. Et puis, si vous voulez changer un peu, je comprends : un polémiste aux oreilles décollées insulte une chroniqueuse et ses parents, parce qu’ils n’ont pas voulu s’aligner, appeler leur fille d’un nom du calendrier. (Manque de bol, Baffie a dit ce matin que le nom proposé, Corinne, n’y figurait pas).

Par contre, chez nous, on s’aligne : et comment ! Devraient prendre exemple sur nous, les français. Tout est aligné. Ces dernières années, malgré les crises financières successives, on a réussi à prendre beaucoup d’argent chez les petites gens et la classe moyenne. C’est là qu’on prend l’argent, pas chez les riches. On ne doit pas ennuyer les riches avec ça. Ne Faudrait pas qu’il vienne à l’idée d’Albert II de Monaco ou d’Angela Merkel (première) de leur faire de meilleures conditions.

On a quand même trouvé des paquets de centaines de millions pour instaurer ce qu’on appelle la modération du trafic. Géniale invention. Parce qu’on a fait les choses dans l’ordre et avec méthode. D’abord ne réparer aucun trou dans la route après l’hiver, pendant au moins trois ans. Les nids de poule se creusent ; les suspensions des Mercedes et les BMW des cadres prennent des coups.

S’arranger ensuite pour qu’une ou deux conduites souterraines sautent et créent des inondations en pleine heure de pointe. Ensuite, expliquer au gens qu’en effet, les conduites, égouts, canalisations, lignes de gaz et électriques datent pour certaines du début du siècle dernier ou de la fin du siècle précédent ledit siècle dernier et que de aménagements importants sont nécessaires. Vu l’ampleur des travaux, il y en aura au moins pour dix à quinze ans, parce qu’ils doivent être réalisés par étapes pour ne pas gêner la vie économique (les petites gens ne seront pas dispensées d’aller bosser, ce ne sont pas les grandes vacances, car les actionnaires ne rigolent pas avec leur dividendes).

Une fois tous les trous creusés, refermés, réouverts une seconde fois pour vérifier si tout est en ordre, changer encore quelques raccords (il paraît que le fournisseur n’a pas envoyé la bonne dimension ; c’est plus sûr de tous les changer pour éviter les problèmes par la suite – le supplément de coût est déjà largement compensé par un dessous de table conséquent résultat de négociations florentines et vaticanesques auxquelles vous autres pauvres lecteurs n’y comprendrez jamais rien – ni moi non plus d’ailleurs).

Une fois la circulation bouclée et déviée pendant au moins deux fins de semaine (des fois qu’il pleuvrait) aux fins de tout goudronner d’une pièce – ce qui, soit dit en passant, est à chaque fois un travail d’orfèvre réalisé par des ouvriers habitués à tenir à 45 degrés à l’ombre, plus la température du bitume – Il faut maintenant peindre des lignes bien droites et bien régulières. D’abord, une ligne blanche au milieu, continue la plupart du temps. Ensuite, des lignes jaunes zébrées et de grands rectangles à l’emplacement des arrêts de bus. Justement, l’astuce est là. On a rétréci la largeur de la route. Quand ce n’était pas suffisant, on a fait venir à grands frais de gros blocs de granit taillés pour faire des bordures, des ilots pavés en plein milieu de la route, pour empêcher tout dépassement. Ce n’est pas tout : en dehors des arrêts, tout à droite, une ligne jaune continue délimite de part et d’autre de la route une bande de 1.50 m. réservée exclusivement aux cyclistes. Autrefois, on réfléchissait à élargir la chaussée, gagner de la place pour créer des couloirs pour les transports publics, à l’instar de ce que se fait dans les vraiment grandes villes. Comme ce serait plus rapide, les gens seraient ainsi vraiment incités à laisser la voiture chez eux.

C’est ainsi qu’on pensait quand le pouvoir gouvernait pour le peuple. Le pouvoir était au service du peuple, d’où il est issu et du votre duquel il tient sa légitimité. Si on veut que les gens travaillent et se prennent en charge, il faut leur mettre à disposition des infrastructures. Quand le pouvoir gouvernait pour le peuple, on créait notamment des couloirs pour les transports publics. D’autres réalisations s’inspiraient de la même approche.

Ici et maintenant, le pouvoir gouverne contre le peuple. Cela commence sur les routes, une fois sorti de la maison. Il faut resserrer, aligner. Personne ne doit dépasser. Chacun doit être a sa place. Le premier arrivé est devant ; il restera devant. Il a pour lui le bon droit, le droit coutumier, le droit naturel, le droit ancestral, le droit romain, le droit public, le droit privé, le droit de la guerre, le droit civil, le droit militaire, le droit d’aînesse, le droit pénal. L’administration, la justice, la police, le gouvernement, le parlement, le Conseil d’Etat, les juges, les préfets, les procureurs, les procureures, les prévôts, les bâtonniers, les chanceliers, les greffiers, les substituts, les échevins, les bannerets, les pères-abbés : toutes et tous, ils sont pour lui. Fini ces histoires de défense du droit des minorités et autres inventions anarchisantes ou soixante-huitardes. A l’instar de ce qu’on a entendu en d’autres temps, il faut de l’ordre !

Ainsi donc, ce soir, le pouvoir est heureux, et le peuple est heureux. Les cyclistes sont maintenant nommément cités et protégés dans la Constitution. D’ailleurs, c’est si bien fait, à ce qu’il semble, que les premiers auteurs ont retiré leur initiative.

J’avais un ami qui ne cessait de répéter : Nous avons un beau pays !

Oui, dans quel pays merveilleux nous vivons. Il n’y a pas, comme ailleurs, de problèmes graves. Nous pourrons désormais légiférer gravement sur les pistes cyclables et les chemins pédestres.

Par exemple, il n’y a officiellement en Suisse pas de pauvres. En effet, on s’arrange pour les caser dans des logements dits sociaux ou dans des hôtels insalubres où même un pays d’Amérique du Sud ne logerait plus de touristes. Pour le reste, le pouvoir a approché les sectes religieuses qui vont recueillir les surplus ; en échange, on leur a laissé la paix et on s’est engagé de ne pas s’occuper de leurs petites affaires. Les pauvres sont rangés pour la nuit. Les directeurs, les banquiers et les financiers qui sortent d’un repas gastronomique dans les prestigieux hôtels et restaurants étoilés ne les croiseront pas la nuit sur les bancs publics, dans les parkings ou à la sortie de théâtres.

Autre exemple : le taux de chômeurs en Suisse est parmi les plus bas d’Europe : 2.4%. Après nous, viennent le Liechtenstein (1.9%), les Iles Feroë (1.8%) et la Biélorussie avec 0.4%. Nous verrons peut être un jour comment on fabrique ce chiffre merveilleux de 2.4%. En réalité, chaque année, 30’ooo personnes sortent des statistiques, sans qu’on sache exactement si elles ont trouvé du travail ou si elles viennent grossir les rangs des sans nom : ceux qui doivent avoir recours à l’aide sociale pour survivre, avec toutes les vexations que cela comporte. Rien que pour le canton de Vaud, comme nous le verrons à une autre occasion, cela représente 20 à 25 % de la population.

J’ai décidé pour la première fois, ce 23 septembre 2018 de ne pas voter. Car se préoccuper d’obscures questions de souveraineté alimentaire ou de production saine et écologique, de sécurité des cyclistes alors que le quart de la population crève en silence, c’est se moquer du monde !

J’ai décidé ensuite d’ouvrir cette chronique sur mon site web.

Une fois de plus, certains me diront : « Cela ne sert à rien de vous énerver comme cela, de vous mettre dans tous vos états ».

Je sais que cela ne sert à rien. Engueuler un contrôleur de merde dans les transports publics qui se comporte avec vous en nazi, ça ne sert à rien. Même s’il existe un article 9 de la Constitution (si vous ne savez pas de quoi cela parle, cliquez sur le lien), il n’est jamais appliqué quand eux sont « devant » et que vous êtes « derrière ». Le nazi m’a collé 190 CHF d’amende et le tribunal de Police 200 CHF. C’est ainsi que les choses fonctionnent ici. Tout le reste, c’est pour les films américains et les contes de fées.

Il existe cependant la liberté de parole, d’expression, d’opinion. Je vais continuer à écrire. 

Vous verrez dans les prochaines pages pourquoi. Et si vous voulez me soutenir, j’en serai très heureux de diffuser les liens vers mes pages.

 

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