jeudi, 08 novembre 2018 20:34

Cléricalisme : commencer à changer les choses depuis en bas

 

Je ne suis pas un ecclésiastique. Je ne suis donc pas ici en service commandé par quiconque.

Je ne suis même pas ce qu’on appelle un pratiquant. Non, je vous le dis tout droit : je suis un divorcé-remarié. Le genre de fortes têtes que les curés détestent. J’en ai effectivement quelques-uns qui ne me parlent plus, ou font semblant de ne plus me connaître. C’est de bonne guerre.

Si j’écris ce soir comme les autres jours, ce n’est pas parce que je crois en eux. Non, parce que je crois en Dieu.

Si j’écris ce soir comme les autres jours, c’est parce qu’un beau matin, il y a soixante-quatre ans, mon père m’a porté dans une Eglise pour me faire baptiser. Ce qui se passe dans mon Eglise me concerne et j’ai mon mot à dire. Je veux faire entendre ma voix, non que je prétende avoir la solution à tout ; juste parce que je suis un parmi des millions de gens qui depuis des années observent et souffrent de tout cela. Je voudrais juste apporter quelques idées, quelques pistes de réflexion ; je voudrais entamer un dialogue.

Et puis, le cléricalisme, ca concerne toutes les Eglises, pas seulement les catholiques. Je ne veux pas critiquer.. Mais il faut bien admettre qu'il n'y a plus foule le dimanche, ni chez les uns, ni chez les autres...

Alors ? Si on mettait nos réflexions en commun ?

 

Depuis des mois, à propos de l’Eglise catholique, on ne parle que de ça : les scandales pédophiles. C’est glauque ; je n’ai pas envie d’en rajouter. Récemment, il y a eu cependant quelques textes. Le premier, du pape François. On connaît les écrits des papes. Souvent, ce ne sont pas eux qui les écrivent. D’obscurs professeurs de philosophie, de théologie ou de dogmatique romains rédigent des pans d’encycliques entiers. Une cérémonie de signature par le pape. Des textes savants. Longs. Souvent indigestes. Peu de temps après, dans les Eglises, pour expliquer de quoi il en retourne : parfois quelques citations pendant les sermons. Personne ne comprend rien. Qui lit ces documents ? quelques professeurs, quelques doctes, peut-être quelques évêques ?

Ici, non rien de tout cela.

Lettre du Pape François au peuple de Dieu

Voilà le titre du document. Cinq pages, datées du 20 août 2018. Ecrites de la main même du Pape. C’est direct, simple à comprendre. Il commence par une citation d’une Epitre de St. Paul : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » (1 Cor 12,26). C’est de bon ton de citer Saint Paul. Souvent, c’est artificiel. Là, on ne peut être plus concret. On sent la douleur qui déchire. Cela prend le membre touché, un bras ou une jambe, ça traverse tout le corps. Tout le corps n’est plus qu’une seule douleur.

François parle de sa douleur à lui qu’il ressent, à la première personne : « Ces paroles de saint Paul résonnent avec force en mon cœur alors que je constate, une fois encore, la souffrance vécue par de nombreux mineurs à cause d’abus sexuels, d’abus de pouvoir et de conscience, commis par un nombre important de clercs et de personnes consacrées. Un crime qui génère de profondes blessures faites de douleur et d’impuissance, en premier lieu chez les victimes, mais aussi chez leurs proches et dans toute la communauté, qu’elle soit composée de croyants ou d’incroyants. »

« La douleur de ces victimes est une plainte qui monte vers le ciel, qui pénètre jusqu’à l’âme et qui, durant trop longtemps, a été ignorée, silencieuse ou passé sous silence. Mais leur cri a été plus fort que toutes les mesures qui ont entendu le réprimer ou bien qui, en même temps, prétendaient le faire cesser en prenant des décisions qui en augmentaient la gravité jusqu’à tomber dans la complicité. Un cri qui fut entendu par le Seigneur en nous montrant une fois encore de quel côté il veut se tenir. »

Que faire ? On ne pourra jamais en faire assez pour réparer le préjudice commis. Des beaux discours n’effaceront jamais la honte ; ils n’aideront pas au pardon. Des sommes d’argent ne répareront aucun dégât « ce que l’on peut faire pour demander pardon et réparation du dommage causé ne sera jamais suffisant. »

Pour l’avenir, il faut une conversion. Il faut que dorénavant, dans l’Eglise, on agisse autrement. « L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire. S’il est important et nécessaire pour tout chemin de conversion de prendre connaissance de ce qui s’est passé, cela n’est pourtant pas suffisant. Aujourd’hui nous avons à relever le défi en tant que peuple de Dieu d’assumer la douleur de nos frères blessés dans leur chair et dans leur esprit. »

Jusqu’ici, on a pensé bien à tort que la meilleure réponse à donner était le silence. Comme le dit François : l’omission. On fait comme si on n’avait rien vu, rien entendu, après avoir déplacé les abuseurs. Maintenant, la réponse doit changer. Elle doit passer, évidemment, par l’examen de tous les cas, qu’il y ait ou non prescription, Il faut les reconnaître.

Mais il y a davantage à faire : il faut éviter que de tels faits se reproduisent.

Lutter contre le cléricalisme

Le Pape François le dit :

« Chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie. Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple. Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme. »

L’Appel à la mobilisation du Peuple de dieu de Michel Salamolard

Voir :

Cléricalisme, abus sexuels et politique : le triangle fatal

Pour la conversion des pasteurs : mobilisation générale

 

Suite à la lettre du Pape au Peuple de Dieu, Michel Salamolard a publié ce texte : Pour la conversion des pasteurs : mobilisation générale, que j’ai cité en entier dans une de mes dernières chroniques. Je m’étais demandé si après des années de désaffection des églises par les « fidèles » pour différentes raisons et un manque de nouveaux prêtres depuis des décennies, ne restait plus qu’une « élite » plus ou moins traditionaliste de « purs » sur le plan doctrinal, moral et j’en passe…

L’appel de Michel Salamolard m’a redonné de l’espoir : l’Eglise que j’ai connue et à laquelle j’ai participé il y a quarante ans est toujours vivante ! Il dit :

« Si le cléricalisme dénoncé par le pape François est bien la source empoisonnée des abus d’autorité, des abus de conscience et des abus sexuels, le seul remède consiste en la conversion des pasteurs. »

Mais il ajoute tout de suite qu’il faut « une conversion systémique des mentalités, des mœurs et des fonctionnements. »

Cela signifie donc que ce n’est pas seulement l’affaire de quelques ecclésiastiques qui doivent revoir leurs comportements et leurs agissements. C’est tout le monde qui doit changer :

Nous devons tous revoir nos façons de penser.

Nous devons remettre en cause nos habitudes et nos façons d’agir.

Nous devons revoir de fond en comble la façon dont tout le système fonctionne avec nous et autour de nous.

Evidemment, il faut que parmi les prêtres, il y ait des conversions individuelles. Mais elles ne tiendront pas si elles ne s’inscrivent pas dans un profond changement du cadre institutionnel qui structure les personnes, les mentalités et les comportements.

Changements initiés depuis en bas

Il faut donc des changements importants. Le plus sûr, c’est de les commencer en bas. Pas de soucis : les changements depuis en haut ont déjà commencé, François s’y emploie. Ce n’est pas gagné d’avance. C’est pour cela qu’à chacun qui croise son chemin, croyant ou non, il adresse toujours la même demande : « Et puis surtout, s’il vous plait, per favore, priez pour moi. »

Pour les changements « en bas », Michel Salamolard propose, très concrètement :

« Après les aveux de fautes graves et de honte, après les mots et les gestes de repentance, notre Église peut-elle donner un signe plus visible encore et plus durable de conversion et de rejet du cléricalisme ? Je ne pense pas ici aux mesures concrètes à prendre au sein de l’institution ecclésiale, aux réformes à apporter dans les mœurs et dans le droit canonique. Tout cela est évidemment primordial, mais prendra du temps.

Un signe éloquent pourrait être donné immédiatement, soit dans les paroisses soit dans les diocèses soit dans l’Église universelle. Un signe symbolique, au sens fort du mot, qui dirait en toute célébration catholique, notamment dans celle de l’eucharistie, notre désir de conversion, de pauvreté, d’humilité.

Que les évêques et les prêtres renoncent à tout le décorum inutile de leurs insignes et de leur vêture liturgique, symboles mondains de prestige et de pouvoir : chapes, chasubles, mitres, crosses et autres accessoires ! Qu’ils célèbrent en aube blanche, signe de lumière et de résurrection, rappel du baptême ! Qu’ils revêtent aussi l’étole, évocation possible du linge dont s’est servi le Christ au lavement des pieds ! Que les fidèles réguliers ou occasionnels redécouvrent par là des pasteurs serviteurs et non plus des dignitaires revêtus de gloire !"

On commencerait par changer quelque chose au niveau immédiatement visible : dans la liturgie. Excellente idée. C’est bien à cela que servent les icônes, peintes depuis les temps les plus anciens dans les églises orientales : on les expose devant pendant le culte, pour qu’on les voie, pour qu’elles instruisent. Le prêtre lui aussi est immédiatement visible : est-il paré et décoré comme un roi ou un prince d’autrefois ?

Quelle Eglise cela nous renvoie-t-il ? Loin de moi l’idée de faire de la provocation gratuite, de la méchanceté. Je suis né dans cette Eglise. J’aime cette Eglise. Si si. Je l’aime. J’y ai grandi : je ne veux pas blesser qui que ce soit. Pourtant, je me demande parfois : est-ce que l’Eglise institutionnelle n’a pas gardé la nostalgie des temps passés, de la monarchie et de l’ancien Régime ? On le voit chez certains traditionalistes qui ne cachent même pas leur désir d’un retour vers un pouvoir fort (un dictateur ? un empereur ? un monarque ?). Un théologien le raconte à propos d’un cardinal qui se promenait dans ses appartements avec une traine, comme ses pairs d’autrefois. Plus récemment, on raconte la colère du pape François quand il interroge quel est ce bruit de marteaux qu’on entend tout près et qu’on lui répond que c’est l’ancien numéro trois du Vatican qui, ayant pris sa retraite, est en train de faire restaurer aux frais des gens qui donnent à la quête ses vastes appartements de 500 mètres carrés.

Michel Salamolard s’interroge :

Utopie, certes, que cette proposition ! Mais elle est en attente de sa réalisation possible, qui sait ? Cela ne dépend que de chaque évêque et de chaque prêtre, isolément ou, mieux, ensemble.

Et même si personne ne l’adopte, le simple fait d’y penser prouvera à plus d’un qu’un tel signe vous met dans la tête et dans le cœur comme un parfum d’évangile.

Mieux ! Il vous suggérera peut-être d’autres signes, tout aussi simples et peut-être encore plus parlants.

Je l’ai dit. Quand j’ai lu ce texte pour la première fois, puis une seconde fois le lendemain, je me suis senti tout d’un coup très heureux. C’est comme si j’avais rajeuni : je retrouvais « comme un parfum d’Evangile » que j’avais senti quarante ou quarante-cinq ans auparavant. J’ai bien dit : parfum d’Evangile et non parfum d’encens des messes pontificales d’autrefois !

C’est beau l’utopie ! Jésus lui-même avait des utopies : il parlait de premiers qui seraient les derniers, de derniers qui seraient les premiers, de l’ouvrier de la dernière heure qui reçoit autant que celui qui a peiné tout le jour. Et puis : ce chant remarquable qu’on a appelé Magnificat comme pour désamorcer sa force explosive :

Déployant la force de son bras, il disperse les superbes.

Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles.

Il comble de biens les affamés,

Renvoie les riches les mains vides.

Jésus était un utopiste. Un utopiste dangereux puisque le pouvoir en place l’a mis à mort.

Et puis, voyons les idées nouvelles. Toute idée nouvelle, avant d’avoir été examinée et adoptée par un grand nombre, a commencé par être une utopie.

Michel Salamolard propose une utopie : pour célébrer, ne garder que l’aube blanche, signe de lumière et de résurrection, rappel de notre baptême. On y ajoutera encore l’étole. Oui, c’est une bonne idée. A condition d’expliquer ce que l’on fait, pourquoi on le fait. Toujours. Sinon, cela ne sert à rien. On n’explique pas assez. Déjà, je défie quelqu’un de me fournir le symbole de l’étole sans aller préalablement chercher dans Wikipédia.

On a déjà fait des changements dans la liturgie. C’est porteur, parce c’est ce que les gens voient. Pour beaucoup, Vatican II a été pendant longtemps synonyme de la nouvelle liturgie. C’est tout ce que les gens ont compris. On leur pourtant dit que Vatican II, ce n’était pas seulement la réforme de la liturgie, qu’il y avait des textes importants et en grand nombre. Des milliers de pages, qu’ils n’ont pas lu. Est-ce qu’on leur a vraiment expliqué ce qu’il y avait dedans ?

Pour en revenir à la liturgie, aujourd’hui, on ne célèbre normalement plus dans une langue que personne ne comprend, le latin, mais dans la langue des gens. On garde juste quelques petites choses en latin pour pouvoir prier ensemble sans encombre avec celles et ceux qui ne parlent pas la même langue que nous. Pratique, par exemple pendant la messe chrismale à la Cathédrale de Sion quand on réunit le clergé haut- et bas-valaisan ; indispensable à Rome sur la Place Saint-Pierre.

On célèbre désormais en langue vivante. On y ajouterait la simplification des ornements liturgiques. Plus d’étoffes et de manteaux chargés de fils d’or et de (vraies ou fausses) pierres précieuses.

On ne couronnerait plus les évêques comme des rois ou des princes. Soit. Mais pendant qu’on y est, à peu de frais, on peut aller plus loin. Le but de mes prochains articler sera d’explorer quelques domaines tout à fait concrets où des changements visibles pourraient et devraient être envisagés. Je veux juste citer ici deux exemples qui vont à mon sens dans le prolongement de ce qui est recherché.

Abandonner les titres nobiliaires

Certains changements risquent d’êtres plus difficiles à mettre en place, dans la mesure où ils nécessitent des changements dans les textes du Droit canonique (l'ensemble des lois et des règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques pour le gouvernement de l'Église et de ses fidèles). Cela peut prendre des années. Mais cela n’empêche pas de commencer tout de suite.

Je prends un exemple. Abandonnons les titres nobiliaires pour désigner les évêques et les cardinaux. On n’appellerait plus un évêque « Monseigneur » ou « Excellence » ; un cardinal « Eminence », un chanoine « Révérend », un pape « Votre Sainteté » ou « Très Saint Père » … Pas besoin d’être bien malin pour deviner que cela va faire des vagues. Mais en attendant, cela n’empêcherait pas notre évêque, par exemple, de décider qu’il veut s’appliquer cette nouvelle règle à lui-même. On l’appellerait comme tout citoyen ordinaire…

Est-il vraiment nécessaire d’appeler nos prêtres « Monsieur le Curé » ou « Monsieur l’Abbé » ?

Abandonner le col romain

Je lis que « Le col blanc, ou « col romain » est un des signes particuliers de la tenue des prêtres chrétiens, catholiques et protestants. Cet accessoire rompt avec la soutane noire pour symboliser la pureté et l’humilité.

Les signes et les symboles ont un sens que pour autant qu’ils to9ujours porteurs du sens originel. Je n’y vois plus de signe de pureté, et encore moins d’humilité. Au contraire, c’est le signe de l’autorité ecclésiastique, reconnue supérieure en bien des domaines au pouvoir temporel.

Le col romain permet de reconnaître facilement un prêtre. On devrait pouvoir le reconnaître à d’autres signes, notamment ses qualités humaines et spirituelles. Une simple croix fait largement l’affaire. Je trouve le col romain clivant.

Mais de quoi s’agit-il exactement ?

Il ne s’agit pas de faire le procès des uns et d’abolir les privilèges des autres. Il s’agit de quelque chose de bien plus profond, qui a bien été défini dans les appels que j’ai cités : il faut brosser le portrait du bon Pasteur pour notre temps.

« L’urgent est de remettre à l’honneur l’image du bon pasteur pour notre temps. Non pas une image idéalisée, mais une image réaliste. Une image à inscrire dans le droit canonique et dans les structures de notre Église, afin que tous l’aient en permanence devant les yeux. Une image assez forte et précise pour commander la formation (initiale et permanente) des pasteurs, pour orienter leur ministère en son déroulement concret, pour susciter la confiance des laïcs, pour servir aussi d’outil d’évaluation par les responsables ecclésiastiques et par les communautés catholiques. »

Réfléchissons ensemble. Pour brosser ensemble le portrait du nouveau Bon Pasteur de notre temps, inspiré de l’Evangile.

Questions

Pour participer à cette nécessaire réflexion commune, les articles suivants traiteront notamment les questions suivantes :

  • Quelle place veut-on donner au prêtre dans la communauté ?
  • Quel est la place du peuple dans l’Eglise ?
  • Quelle place voulons-nous faire aux femmes dans nos Eglises ?
  • Quelle place voulons-nous faire aux personnes divorcées, remariées ou non, dans nos Eglises ?
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