vendredi, 05 octobre 2018 20:04

Cléricalisme, abus sexuels et politique : le triangle fatal Spécial

Je tiens beaucoup à diffuser très largement ce texte publié récemment par Michel Salamolard, un prêtre et écrivain catholique.

Il est le prolongement de la lettre du Pape François au peuple de Dieu.

Il est une invitation à opérer une révolution dans l'Eglise !

Après les aveux de fautes graves et de honte, après les mots et les gestes de repentance, notre Église peut-elle donner un signe plus visible encore et plus durable de conversion et de rejet du cléricalisme ? Je ne pense pas ici aux mesures concrètes à prendre au sein de l’institution ecclésiale, aux réformes à apporter dans les mœurs et dans le droit canonique. Tout cela est évidemment primordial, mais prendra du temps.

Un signe éloquent pourrait être donné immédiatement, soit dans les paroisses soit dans les diocèses soit dans l’Église universelle. Un signe symbolique, au sens fort du mot, qui dirait en toute célébration catholique, notamment dans celle de l’eucharistie, notre désir de conversion, de pauvreté, d’humilité.

Que les évêques et les prêtres renoncent à tout le décorum inutile de leurs insignes et de leur vêture liturgique, symboles mondains de prestige et de pouvoir : chapes, chasubles, mitres, crosses et autres accessoires ! Qu’ils célèbrent en aube blanche, signe de lumière et de résurrection, rappel du baptême ! Qu’ils revêtent aussi l’étole, évocation possible du linge dont s’est servi le Christ au lavement des pieds ! Que les fidèles réguliers ou occasionnels redécouvrent par là des pasteurs serviteurs et non plus des dignitaires revêtus de gloire !

Révolutionnaire. C'est pour cela que je publie dans ces Chroniques.

Cléricalisme, abus sexuels et politique : le triangle fatal

MICHEL SALAMOLARD·     SAMEDI 15 SEPTEMBRE 2018

Les abus sexuels commis ou couverts par des clercs (prêtres, évêques, religieux) sont de toute évidence des effets pervers du cléricalisme. Ce dernier possède une dimension politique trop souvent oubliée, d’autant plus dangereuse. Brève analyse d’un triangle fatal à bien repérer pour ne pas s’y perdre corps et âme.

Abus sexuels

Inutile d’en dire plus. D’autres s’en chargent. Heureusement. Notons simplement que ces fautes sexuelles impliquent toujours ou presque, s’agissant de clercs, un abus de pouvoir et un abus de conscience. Ainsi que, surtout pour les cacher, une monumentale hypocrisie.

Cléricalisme

Le cléricalisme est une domination injuste des clercs sur l’ensemble des baptisés. Il résulte d’une volonté de paraître, de commander, d’être admiré, craint et vénéré. Il se présente et tente de se justifier au nom d’une mission de service détournée de son sens évangélique. Il se manifeste dans l’Église depuis toujours par les titres et les marques extérieures de dignité (paraître) dont se parent les clercs, par la concentration en leurs mains du pouvoir institutionnel de juridiction, par la soumission corrélative des laïcs à la hiérarchie ainsi conçue.

Le cléricalisme est la tentation originelle des personnes appelées par le Christ à continuer sa mission pastorale. Elle est mise en évidence dans nos évangiles comme étant le danger par excellence, plus fort et plus sournois que toutes les faiblesses humaines. Elle cherche au contraire à nier ces faiblesses par l’illusion du pouvoir et du paraître. Les apôtres choisis par Jésus se disputent l’honneur de siéger en gloire auprès du Christ (Marc 10, 35-37). Ils sont jaloux les uns des autres (Marc 10, 41-42). Au soir même du Jeudi saint, ils se querellent pour savoir lequel d’entre eux est le plus grand (Luc 22, 24).

Autant dire que tout au long de son histoire, l’Église sera menacée par cette tentation, qu’elle y succombera souvent, qu’elle ne cessera de s’entendre rappelée par son Seigneur au service vrai et désintéressé, à l’humilité, à la pauvreté, à la joie des Béatitudes.

Le scandale maintenant dévoilé des abus sexuels est indéniablement un appel de ce genre. S’il est entendu comme tel, ce qui semble être le cas, au moins dans l’esprit de beaucoup, il n’aura pas été inutile. Ce qui ne veut pas dire qu’on doive s’en réjouir. Mais au contraire s’en affliger, mais d’une affliction telle qu’elle décuple nos énergies pour combattre et prévenir le cléricalisme. En chacune et en chacun de nous. À commencer par les clercs patentés (prêtres et évêques), mais aussi par celles et ceux parmi les « simples » baptisés qui rêvent d’une « promotion » consistant à participer au pouvoir institutionnel des clercs. Avec le grand risque de tomber du même coup, eux aussi, dans le cléricalisme.

Politique

On peut se demander d’où vient aux clercs la tentation du cléricalisme. Fondamentalement, elle s’enracine dans un besoin parfaitement normal, propre à toute personne humaine : celui d’être reconnue comme une personne unique, « valable » parmi les autres et par les autres. C’est à cela que sert notre prénom (plutôt qu’un numéro). Besoin normal d’être reconnu dans une société, avec les mêmes droits et devoirs que les autres. Besoin de justice, d’une certaine égalité fondamentale entre nous.

Ce besoin implique forcément de se comparer aux autres. Impossible d’y échapper. Apparaissent alors aussi tant de différences : de sexe, de taille, de santé, de force, d’habileté, de talents, de compétences, etc. Qui se compare découvre forcément qu’il n’est pas tout, qu’il n’a pas tout, qu’il ne peut pas tout. Naît alors l’envie compréhensible d’être plus, d’avoir plus, de pouvoir plus. Mais comment ? De la comparaison avec autrui surgit facilement l’envie de ce qu’il est et de ce qu’il a, l’envie non seulement de l’égaler, mais de le surpasser. Les frères et sœurs en humanité deviennent alors des rivaux, des concurrents, des ennemis.

D’où la nécessité sociale d’organiser au mieux les différences et les rapports de pouvoir en garantissant le moins mal possible l’égalité fondamentale de tous. C’est le rôle de la politique. Les hommes étant ce qu’ils sont, la politique ne peut imposer un certain ordre que par la force (des armes, du droit civil et pénal, de la richesse, de la ruse). Elle consistera donc en une répartition inégale du paraître, du pouvoir, de la fortune et de la reconnaissance publique, ces biens auxquels tous aspirent.

Paraître plus, pouvoir plus, avoir plus, être davantage reconnu et vénéré, tels sont les ressorts et les enjeux de la politique.

Or, Jésus vit et agit selon une tout autre logique, celle du service et du don de soi.

Les apôtres, eux, n’ont pas d’autre modèle, avant leur conversion, que celui de la politique. D’où leurs rivalités et leurs ambitions citées plus haut. Jésus leur fait prendre conscience que ce modèle de référence n’est pas le sien : « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir se font appeler bienfaiteurs. Mais pour vous, rien de tel !... Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. » (Luc 22, 25-27).

Le cadeau « empoisonné » de Théodose

Pour vraiment dominer un pays, une nation, un groupe, la force n’est pas suffisante. Elle peut mater les corps, diriger les comportements extérieurs. De plus, elle est coûteuse en énergie. Mais elle n’a pas prise sur les consciences, sur les âmes, sur les cœurs. Or, l’adhésion intime des sujets est un facteur décisif de cohésion et de soumission. Les rois et les empereurs, les tyrans et les autocrates s’efforcent donc toujours d’obtenir aussi la vénération de leurs sujets. Comment ? En imposant une idéologie ou une religion commune, dont ils sont les garants.

Quand cette idéologie ou cette religion n’est plus qu’un vernis sans consistance, elle est remplacée par le culte de la personnalité du dirigeant. Souvent, les deux vont de pair : l’idéologie ou la religion et le culte de l’homme fort du moment. Rien de plus facile que de vérifier cela dans tous les régimes forts du passé et du présent. Même nos démocraties n’y échappent pas totalement. Le culte de la personne du dirigeant y est remplacé par l’entretien et la diffusion de son image embellie, lustrée.

Quand une idéologie religieuse, vivante et dynamique s’affirme dans une société, c’est sur elle que les dirigeants politiques peuvent chercher à s’appuyer. On assiste alors à toutes les formes possibles d’alliance du trône et de l’autel. État et religion y trouvent apparemment leur compte, l’un protégeant l’autre.

C’est ce qui s’est passé pour le christianisme lorsque l’empereur Théodose en fit la religion officielle, quasi obligatoire, de l’empire, au IVe siècle. Son prédécesseur Constantin avait préparé le terrain en déclarant le christianisme religion licite, après le temps des persécutions.

À partir de là, une « contamination » réciproque s’est développée entre l’État et l’Église, des influences se sont exercées dans un sens et dans l’autre, à flux variables selon les époques et les pays. L’Église a pu diffuser les valeurs de l’évangile et les faire accepter, au moins en partie, par la société civile. Mais en sens inverse, les méthodes et les manières de l’État ont été adoptées, au moins en partie, par l’Église : titres, préséances, protocole, législation, moyens de gouvernement et de contrôle, signes extérieurs de pouvoir et d’honneur.

Le cléricalisme est un pur produit de cette adoption par l’Église de certains fonctionnements politiques. Il a eu et possède encore parfois un visage très positif. Après l’écroulement de l’empire romain, l’Église a suppléé aux déficiences d’un État déliquescent. Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays, elle constitue un important contre-pouvoir face à des gouvernements injustes ou instables. Le rôle actuel important du Vatican et du pape sur la scène internationale ne serait guère pensable sans la curie, sans l’administration romaine, sans une certaine puissance, aussi mondaine, de l’Église.

Mais ce même cléricalisme n’a cessé aussi, au long des siècles, de dériver de façon perverse : amour de l’argent, des honneurs, des plaisirs et du pouvoir, orgueil et arrogance, violences symboliques, physiques et spirituelles.

L’immense scandale des abus sexuels, et de leur dissimulation à grande échelle, en est aujourd’hui l’exemple peut-être le plus immonde et le plus cruel.

L’heure d’une conversion profonde

Comme toute crise spirituelle, celle-ci est un appel à la conversion. Une conversion à la mesure du scandale et du tort causé, immenses tous deux. Un sursaut de vraie conversion commence à secouer notre Église, tel un bienheureux séisme. Son épicentre est en ce moment le ministère du pape François, après celui de Benoît XVI. Toute l’Église est ou sera mobilisée.

Des initiatives sont ou seront prises par le pape, par les évêques, par les prêtres et les religieux, mais aussi par les baptisés, femmes et hommes.

Mais il est certain aussi que cet élan de conversion se heurtera à la résistance farouche des tenants d’un cléricalisme qui n’a pas dit son dernier mot. Il ne faut pas s’en étonner. Ni en avoir peur. Les attaques contre le pape réformateur illustrent assez le phénomène. Certains veulent lui faire endosser les crimes qu’il combat avec détermination, notamment une compromission avec les abuseurs sexuels (affaire Viganò). D’autres (traditionnalistes et rigoristes de l’extérieur et de l’intérieur), plus subtils peut-être, cherchent à le taxer d’hérésie doctrinale à chaque fois qu’il trace des chemins de sainteté à la portée de tous, à commencer par les pauvres et les pécheurs.

Un signe public de conversion

Après les aveux de fautes graves et de honte, après les mots et les gestes de repentance, notre Église peut-elle donner un signe plus visible encore et plus durable de conversion et de rejet du cléricalisme ? Je ne pense pas ici aux mesures concrètes à prendre au sein de l’institution ecclésiale, aux réformes à apporter dans les mœurs et dans le droit canonique. Tout cela est évidemment primordial, mais prendra du temps.

Un signe éloquent pourrait être donné immédiatement, soit dans les paroisses soit dans les diocèses soit dans l’Église universelle. Un signe symbolique, au sens fort du mot, qui dirait en toute célébration catholique, notamment dans celle de l’eucharistie, notre désir de conversion, de pauvreté, d’humilité.

Que les évêques et les prêtres renoncent à tout le décorum inutile de leurs insignes et de leur vêture liturgique, symboles mondains de prestige et de pouvoir : chapes, chasubles, mitres, crosses et autres accessoires ! Qu’ils célèbrent en aube blanche, signe de lumière et de résurrection, rappel du baptême ! Qu’ils revêtent aussi l’étole, évocation possible du linge dont s’est servi le Christ au lavement des pieds ! Que les fidèles réguliers ou occasionnels redécouvrent par là des pasteurs serviteurs et non plus des dignitaires revêtus de gloire !

Utopie, certes, que cette proposition ! Mais elle est en attente de sa réalisation possible, qui sait ? Cela ne dépend que de chaque évêque et de chaque prêtre, isolément ou, mieux, ensemble.

Et même si personne ne l’adopte, le simple fait d’y penser prouvera à plus d’un qu’un tel signe vous met dans la tête et dans le cœur comme un parfum d’évangile.

Mieux ! Il vous suggérera peut-être d’autres signes, tout aussi simples et peut-être encore plus parlants.

 

Voir la suite :

En français        Pour la conversion des pasteurs - Mobilisation générale

En allemand       Zur Bekehrung der Hirten : Allgemeine Mobilmachung 

 

 

 

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