samedi, 06 janvier 2018 13:07

J’entre dans la clinique Spécial

Le taxi entre dans la cour de la clinique. Je descends de la voiture, je regarde ma montre. Être à l’heure, à tout prix. On dit tant de fois que les alcooliques ne sont pas à l’heure, ne sont pas fiables, qu’on ne peut pas compter sur eux. Bon d’accord, je bois jusqu’à ne plus me contrôler. Mais l’exactitude est la politesse des rois. Et je suis d’essence royale. Il y a en moi quelque chose d’aristocratique. Par mon éducation, je veux être d’essence supérieure. Je ne suis pas un ivrogne des buffets de gare. J’entends garder ma dignité.

Il est 17 heures 04. J’avais annoncé au téléphone que j’arriverais à dix-sept heures. Quatre minutes de retard. Ça peut encore passer. Je suis tributaire des horaires de trains, et il faut bien faire le trajet en taxi. L’honneur est sauf.

J’entends garder ma dignité. C’est bien pour cela que j’ai refusé énergiquement d’aller me faire soigner aux Oliviers, au Vallon ou à Cery. Il me faut quelque chose d’autre. J’ai travaillé, beaucoup travaillé dans ma vie. Déjà pendant ma jeunesse. Pendant que les autres partaient en vacances d’été, moi, j’ai travaillé. Fin octobre, ils revenaient à l’université, je les entends encore parler de leurs voyages en Allemagne. Et puis l’Italie. Connais-tu le Mexique ? Oui, j’y suis allé, comme au Guatemala. Non, je ne suis pas parti cette fois, je venais juste de rentrer d’Égypte et l’année prochaine, pour autant que ça joue avec la date de mes examens, je vais en passer une série en juillet, et l’autre en septembre, je compte partir pour six mois en Australie : oui un ami que j’ai rencontré à l’université de Berne l’année dernière qui m’invite là-bas. Il parait qu’il y a des possibilités in­soupçonnées… Et moi je suis là, comme d’habitude, à garder le silence. Je veux dire quoi ? Rien, ne vais pas leur raconter que j’ai passé un été formidable à l’ombre et dans la poussière de la quincaillerie Lorenz pendant tout l’été. Parce qu’il a fallu travailler. Pas de vacances, non. Mieux valait d’ailleurs travailler que de passer mes vacances à me marcher dessus avec ma mère et de prendre le risque de bagarres continuelles. Fini tout ça. Mais tout ce boulot, même après, ça m’a épuisé, avec toutes les contrarié­tés que j’ai subies en plus. Au moins, je n’ai jamais abandonné mon travail. Bon, c’est vrai, l’an dernier, pendant dix-sept jours, j’ai manqué le lundi ou le vendredi… mais j’ai travaillé le reste du temps. Ceci mérite bien que pour une fois dans ma vie, après avoir enduré des privations, j’aie droit au confort d’une clinique privée. Je suis épuisé, usé. A bout.

Tenter tout de même de donner le change. Il faut entrer. La porte centrale est fer­mée ; la clinique est en travaux. Encore des travaux, quand je vais quelque part… Il faut prendre la porte latérale, côté ouest. J’entre. En effet, la peinture est fraîche ; ils viennent de coller une moquette épaisse, on sent encore la colle.

Il me faut traverser ce couloir pour aller m’annoncer à la réception. Tout au plus dix ou quinze mètres à faire. J’avance, un pas devant l’autre : je marche droit. Portant mon sac de voyage. Peut-être est-ce l’épaisseur de la moquette : c’est comme si je n’avançais pas… Le cinéaste qui tourne ma vie, le même qui m’a joué des tours avec l’éclairage, le noir-blanc et la couleur. Il a dû ralentir la vitesse de tournage. Que ce chemin est en fait beaucoup plus long. A moins que je vive ici un instant solennel. Solennel ?

Sans doute le début de ma fin. C’est maintenant peut-être que je tourne le dos à la vie, pour entrer dans l’ombre. Les autres ont gagné, je vais disparaître. Je vais me faire donner un internement administratif. A vie. Un condamné qui prend perpète purge tout au plus vingt ans. Après, il est dehors. Même s’il a violé des petites filles, ou masturbé et sucé des garçons. L’internement administratif, c’est autre chose. On donne ça aux drogués et aux aux alcooliques. J’ai vu ça quand j’ai passé aux Oliviers. Il y en avait là-bas que l’al­cool avait mis sous tutelle administrative. On les avait changé de ville, puis on les a oubliés. Pour eux, il n’y a pas de liberté conditionnelle.

En attendant, ce ne sont pas juste vingt ou vingt-cinq mètres que je parcours dans le couloir abrité d’une clinique chauffée. Je viens de quitter ma ville, et la vie que j’avais là-bas. La ville et cette danseuse vue l’autre nuit, ces gens que je rencontrais au bistrot, le bureau avec les chefs et les collègues. Tout cela, c’est peut-être fini, peu importe. D’ailleurs, si seulement ça pouvait finir et ne plus devoir recommencer, de devoir al­ler au boulot tous les jours…

J’avance. Je n’avance pas seulement dans ce couloir. Je traverse un passage vers une autre vie. Laquelle ? Je n’en sais rien. Je voudrais une vie où je n’aurais plus qu’à me laisser porter, où n’y ait plus de tracas, de stress, de soucis ni de décisions à prendre. Une vie où d’autres que moi décideraient de me donner ce qu’ils voudraient bien me donner. Mais qu’en tout cas, je n’aie plus à devoir demander, à quémander chaque jour. A lutter pour prendre ma place, me battre pour garder ma place, à lutter encore pour aller si possible plus haut. Qu’on fasse de ma vie ce qu’on voudra et que je sois tranquille. Je ne suis pas fait pour la vie ordinaire, tout ceci est bien trop épui­sant pour moi. Si je bois tant, c’est bien parce que je ne suis pas fait pour cette vie. Il faudra donc trouver autre chose pour moi.

J’arrive à la réception, à la hauteur de la porte centrale. Je m’annonce à la récep­tionniste. Elle sait qui je suis, est au courant de mon arrivée, elle m’a vu venir et a dé­jà prévenu quelqu’un. Une infirmière blonde, bien bronzée, me dit chaleureusement bonjour et me souhaite la bienvenue.

Tiens, il semble que malgré tout, je n’ai pas perdu toute ma dignité encore, puisque me voici traité comme un être humain. On dirait d’ailleurs que ça fait la première fois depuis longtemps que ça m’arrive… Au boulot, en somme, qui me respecte encore, qui me traite encore avec déférence, ou un peu de cordialité… Je fais partie des meubles, je suis là comme une fatalité… Mais ici, ça a l’air différent. Bon, sans doute qu’elle n’en sait rien, qui je suis, de ce que je suis. Donc elle est polie. Finira bien par comprendre. Elle me prie de monter l’escalier avec elle, et elle va me montrer ma chambre. Elle parle français avec un fort accent italien, et sa voix un peu enrouée ajoute encore de la chaleur à ses mots. Elle porte un badge à sa blouse, qui indique son nom. C’est écrit TONINA N. en lettres capitales. Est-ce bien une italienne, ou une tessinoise ? Peu importe. Elle est très blonde, cheveux courts bouclés, coiffés im­peccablement. Je la suis, me laisse conduire.

C’est tout ce qui me reste à faire désormais. Ne plus réfléchir et me laisser mener. Tout le reste n’a plus de sens. Essayer d’être parmi les meneurs, plus pour moi. Je suis le mouvement. Et qu’on me laisse en paix.

 

 

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